Le Secret de Kells : J’ai vu le livre qui a transformé les ténèbres en lumière (Rencontre avec Jean-Marie Feurtet)

2 août 2015 à 7 h 55 par Olikos

Les Petites Rencontres, c’est explorer l’animation sous un angle inédit. Je vous propose ainsi d’aller à la rencontre de personnes qui sont simplement passionnées ou bien spécialisées dans un domaine, un métier ou une discipline. Dans quel but ? Qu’elles nous apportent leur expertise autour de leur passion ou de leur activité qui est retranscrite par les studios d’animation ! Pour cette première rencontre, j’ai proposé à Jean-Marie Feurtet, conservateur du patrimoine à l’Agence Bibliographique de l’Enseignement Supérieur, de discuter de la pertinence du film Brendan et le secret de Kells réalisé par Tomm Moore en 2009. Pour cette petite rencontre, nous avons été accueilli dans les locaux historiques de la Bibliothèque interuniversitaire de Médecine à Montpellier.

Bonjour Jean-Marie, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Jean-Marie Feurtet, j’ai 33 ans, je vis et travaille à Montpellier, comme responsable des questions de patrimoine à l’Agence Bibliographique de l’Enseignement Supérieur.

Le livre ancien, c’est une passion ? Depuis quand ?

Oui, c’est intimement lié à l’une de mes plus anciennes et fidèles passions : l’amour de l’histoire. Mais mes premiers contacts avec le monde du livre, et a fortiori du livre ancien, sont assez récents : cela remonte au mieux au lycée, et surtout à la période de ma scolarité à l’École des Chartes. J’ai passé une enfance et une adolescence aimantée par toutes sortes de curiosités mais dans un contexte familial où le livre était une denrée rare. En plus d’être des témoins historiques, les écrits anciens ont donc revêtu pour moi une aura de préciosité. Un peu comme un manuscrit pouvait le faire, dans l’Occident médiéval, comme marqueur social, comme vecteur d’autorité intellectuelle, comme objet intergénérationnel.


Reliure monastique
Provenance: Bibliothèque Interuniversitaire de Montpellier. BU médecine
Crédit photographique: BIU Montpellier. Service Photographie

Cette passion, tu en as fait ton métier ?

Oui : mon itinéraire m’a mené vers l’issue la plus « encyclopédiste » possible, en devenant conservateur de bibliothèques. J’ai d’abord été responsable des collections de la Bibliothèque Interuniversitaire de Pharmacie à Paris, dotée de beaux fonds anciens (notamment des archives de la corporation des apothicaires de Paris, de manuscrits, de nombreux ouvrages anciens, de périodiques ou fascicules parfois très rares…). Puis en 2010, j’ai quitté la capitale pour Montpellier, pour devenir responsable de l’application Calames.

Qu’est-ce que Calames ?

Calames, c’est une initiative originale qui dresse un pont entre patrimoine et nouvelles technologies, et c’est notamment ce qui m’a attiré à mon poste actuel. Calames est une double application informatique qui permet aux bibliothèques et aux établissements documentaires des universités, laboratoires et grands établissements de produire des inventaires informatiques de leurs archives et de leurs manuscrits en utilisant pour cela le format XML consacré à l’encodage archivistique, l’EAD, et de diffuser ces données sur le web. Les doyens des inventaires que signale Calames sont des manuscrits conservés à la Bibliothèque Ste Geneviève (manuscrits 55 et 63). Ils datent d’ailleurs de la même époque que le Livre de Kells, c’est à dire la fin du VIIIe s., époque à laquelle se forme l’écriture caroline, en partie inspirée de l’écriture insulaire utilisée dans les îles britanniques, notamment dans les monastères irlandais.

Venons-en à Brendan et le secret de Kells. Avais-tu déjà entendu parler de ce long métrage avant que je te propose de le découvrir ?

Non, pas du tout ! Ce film d’animation a été une très belle découverte, grâce à toi…

A quoi t’attendais-tu avant de le voir ?

A rien de précis a priori, mais je crois que je m’attendais un peu à voir un « simple » dessin animé qui utiliserait l’Irlande et le Moyen Âge comme des prétextes narratifs « folkloriques ».


Copie du Livre de Kells. Monogramme du Christ, début de l’Évangile de Matthieu.
Manuscrit irlandais à entrelacs (750-850).
Provenance: Trinity College Library, Dublin.

Et après l’avoir vu, qu’en as-tu pensé ?

Les séquences et visions à forte charge symbolique sont nombreuses en 75 min. L’averse de flocons de neige en forme d’entrelacs, de monades et de croix celtique me revient ainsi en tête. J’ai lu que certains critiques comparaient le film à la puissance esthétique des meilleurs Miyazaki ; pour ma part la maestria avec laquelle sont exécutées de splendides scènes ornées de volutes et d’entrelacs m’a fait songer aux chefs d’œuvre picturaux de la Sécession viennoise. Ce film a une puissance esthétique remarquable, la beauté et la richesse des détails graphiques m’a frappé dès les premières minutes. C’était un beau pari que de mettre en animation la mise en lumière, et c’était prendre des risques que d’inscrire des dessins animés dans le sillage de certains des symbolismes graphiques les plus élaborés et foisonnants qui soient, ceux issus du syncrétisme celte et chrétien ; de réemployer et même de donner du mouvement aux entrelacs et aux lettrines de « l’enluminure insulaire ». C’est un grand tort que de se figurer que seuls des enfants pourraient être pleinement concernés par cette œuvre ; certaines scènes sont même impressionnantes pour des enfants, j’ai pu le constater par moi-même en partageant ma découverte avec des petites cousines qui étaient saisies par la scène de l’attaque viking.

Dans le film, le prénom même de Brendan n’a rien d’anodin ; il fait référence à Saint Brendan de Clonfert, dit le Navigateur ou le Grand prophète de l’Irlande, une des grandes figures fondatrices du monachisme irlandais, et dont on s’interroge encore sur le « paradis » que les récits de sa vie lui font atteindre : les Açores ? les Canaries ? les Antilles ou une autre partie de l’Amérique… ? Au delà de l’inspiration, Brendan fait aussi référence à l’archétype du clerc explorateur dans la tradition insulaire. Le personnage de Brendan, du haut de ses douze ans, montre cette curiosité exploratoire caractéristique des enfants, cette envie d’accéder à quelque chose d’autre, cette envie d’aller voir au-delà de l’interdit ou de la barrière face à lui. C’est vraiment quelque chose d’exploité assez finement au cours du long métrage. Brendan symbolise une jeunesse salvatrice et pleine d’espoir dans le récit, tandis que les adultes sont paralysés par la peur en érigeant des murailles pour faire face aux explorateurs maléfiques que représentent les vikings.

Tu m’as aussi dit avoir découvert avec intérêt l’histoire de Pangur Ban, d’Aisling et de Crom Cruach.

Oui, j’ai effectivement découvert avec intérêt l’histoire de Pangur Ban, ce chat blanc aux yeux vairons qui a réellement existé, puisqu’on a conservé un poème en gaëlique célébrant ses qualités félines écrit par un moine irlandais, établi à l’abbaye de Reichenau dans un manuscrit conservé aujourd’hui à St Paul de Lavanttal en Carinthie. En ce qui concerne Aisling, qui représente l’esprit de la forêt sous la forme d’une fée des bois venant en aide à Brendan, elle est la narratrice du film construit comme un long flash-back. Alors que Brendan semble être le héros principal, c’est en réalité Aisling qui nous raconte sa rencontre avec le livre. Cela apporte du recul par rapport au « Livre » avec majuscule (pour son côté sacré ou comme objet de fétichisme), alors que ce sont en réalité les esprits qui ont précédé le christianisme – car n’oublions pas qu’on est dans un registre païen – qui ont été le vrai élément de transmission, le substrat où est né toute cette spiritualité intégrée au christianisme. C’est aussi intéressant de savoir que Aisling est un terme qui désigne un genre poétique irlandais « prophétique » des XVIIe-XVIIIe s.

Quant à Crom Cruach, c’est la force maléfique, représentée lovée et se déployant comme une frise grecquée. Sa caverne est associée à un lieu tabou, en référence à la légende de St Patrick, évangélisateur de l’Irlande, qui veut qu’il ait détruit l’idole païenne Crom Cruach en controversant avec les druides celtes. L’œil de Crom Cruach est dans le film une loupe indispensable aux travaux d’Aidan pour réaliser les détails d’une enluminure avec précision. Cet objet est aussi appelé Œil de Columba, du nom d’un des saints patrons de l’Irlande, Saint Columba, fondateur au VIe s. du grand monastère et de l’ordre d’Iona, où le Livre de Kells pourrait en effet avoir été commencé.


Papyrus 3053, scene from the arena
Provenance: Oxyrhynchus, Egypt

L’histoire du film nous raconte, de façon romancée, l’histoire du manuscrit de Kells. Avant d’aller plus loin, c’est quoi un manuscrit ?

Un manuscrit, c’est littéralement un texte écrit à la main, et devrait-on ajouter : utilisant un outil manuel, un ou des pigments, et en association avec un système d’écriture. Je suis peut-être seul à le formuler ainsi, mais la définition de « texte écrit à la main » n’est pas suffisante, et pas si évidente qu’elle en a l’air. Par exemple, les gravures ou fresques rupestres, les inscriptions lapidaires, les tablettes d’argile mésopotamiennes, ne sont pas assimilées à des manuscrits, bien que des mains humaines soient à l’origine de ces inscriptions qui font sens. Stricto sensu, les premiers manuscrits connus dans l’histoire de l’humanité sont donc des papyri égyptiens. Les plus anciens qu’on ait conservés remontent à 3500 av JC : les comptes du roi Assa, avant même le début de l’ère des pharaons et l’unification de l’Égypte. Et a contrario, le terme manuscrit s’est élargi en acception récemment, puisqu’on l’utilise pour désigner des brouillons de texte destinés à être publiés : on considère ici non seulement les documents dactylographiés (tapuscrits tapés à la machine), mais aussi les textes écrits à l’ordinateur avec un logiciel de traitement de texte et qui n’ont donc pas forcément d’existence physique. L’âge classique des manuscrits varie selon les contextes et civilisations : en Occident, l’âge d’or court des temps carolingiens jusqu’à Gutenberg ; en pays maya, la tradition des codices a connu une fin brutale avec les autodafés des envahisseurs espagnols ; tandis que dans le monde arabo-musulman, la tradition manuscrite reste le mode dominant de production des écrits jusqu’à nos XVIIIe-XIXe s.


Comparaison entre une scène du film et une lettrine tirée du livre de Kells
Provenance: wikimedia.org

La plume d’oie, que Brendan récupère après une furieuse partie de Hurling, était-elle un élément indispensable à l’écriture de manuscrits ?

Oui, la plume d’oie était un des vecteurs importants de l’écrit, venant se substituer au roseau, car mieux adaptée à des écritures fines. On la plongeait ensuite dans l’encre pour patiemment tracer le texte en tâchant d’éviter ratures ou erreurs, difficiles à rectifier. Au mieux on pouvait tout gratter et réécrire, au pire il fallait tout recommencer.

Parmi les inexactitudes du film, il est question de "baies" de chêne pour obtenir du vert émeraude, et l’on voit une sorte d’appareil de distillation pour obtenir cette couleur. Il y a ici des anachronismes, ou en tous cas un accent mis davantage sur les côtés magiques de l’opération, ainsi que probablement une erreur d’adaptation en français : en fait de baies, c’est de la galle de chêne et non du gland qu’il est normalement fait usage pour obtenir un pigment. Mais cette galle, du fait de sa teneur en tanins végétaux, assure une coloration noire aux encres en association avec des solvants métalliques. Cette encre ferro-gallique ne correspond donc pas aux couleurs vertes évoquées dans le film. Pour le vert, on employait plutôt des composés du cuivre, comme la pierre de malachite.


Comparaison entre une scène du film et des entrelacs tirés
du parchemin Missale vetus cum kalendario
Provenance: Bibliothèque Interuniversitaire de Montpellier. BU médecine
Crédit photographique: BIU Montpellier / IRHT (CNRS)

Une des particularités du livre de Kells est d’être richement enluminé. C’est quoi une enluminure ?

Ce mot vient là encore du latin : « illuminare », c’est à dire « mettre en lumière » un texte qu’on va orner, parfois illustrer, en tous cas auquel on va tenter de conférer une lumière particulière à ceux qui ne savent pas lire ou entrer dans le secret des écritures comme le dit Frère Aidan à propos du « pouvoir de transformer les ténèbres en lumière » dans le film. Le mot « enluminure » est commodément employé pour englober tous types de décorations et illustrations de manuscrits, allant des initiales ornées en début de chapitre ou de paragraphe appelées lettrines aux miniatures, en passant par divers types de compositions décoratives ou scènes figuratives. L’enluminure insulaire, qui a donné naissance aux Livres de Kells ou de Lindisfarne, se distingue par ses remarquables « pages-tapis », inscrivant de grandes lettrines dans des labyrinthes d’entrelacs et autres motifs géométriques, parfois habités de végétaux, animaux, êtres humains ou fantastiques. La technique n’est pas strictement attachée au monde des manuscrits : certains des premiers imprimés comportent encore des miniatures ou des peintures. Même si la décoration des textes manuscrits se rencontre en Égypte (cf. le Livre des Morts, ca – 1275, aujourd’hui au British Musem) ou dans la Rome antique, l’essor de l’enluminure ne se produit qu’à l’heure où le rotulus, ce rouleau souvent fait de papyrus qui se prête mal à des illustrations riches et détaillées, cède la place au codex généralement réalisé en parchemin, medium à base de peau d’animal, tirant son nom d’une ville d’Asie Mineure, Pergame, qui en aurait développé la production pour enrichir les fonds de sa bibliothèque. C’est du moins la théorie de divers historiens de l’art comme Kurt Weizmann.


Décors présent dans le manuscrit Ivonis Carnotensis episcopi epistolae, XIIe siècle
Provenance: Bibliothèque Interuniversitaire de Montpellier. BU médecine
Crédit photographique: BIU Montpellier / IRHT (CNRS)

Il y a donc eu une évolution dans l’art de l’enluminure à travers le temps ?

Il y a certainement eu d’importantes interrelations et une porosité entre la pratique des fresques murales et les premières enluminures ; on en est réduit à des hypothèses, les témoins anciens sont très rares. Ainsi les plus anciennes enluminures sur manuscrit que nous ayons conservés remontent au Ve s. : avec les deux Virgile de la bibliothèque Vaticane, l’Iliade ambrosienne, ou encore l’Itala de Quedlinbourg conservé à la Bibliothèque d’État de Berlin, qui comporte des peintures de style illusionniste illustrant un fragment biblique parmi les plus anciens que l’on possède… C’est dans l’aire byzantine, à partir de l’époque de Justinien au VIe s., que se développe véritablement la peinture sur manuscrit : et cet art d’enluminer va se répandre par diverses voies vers l’Orient (enluminure arménienne par exemple) et l’Occident (à l’époque romane, via le mont Cassin, Cluny, etc.). L’enluminure « insulaire » se développe indépendamment dès les Ve-VIe s. L’enluminure est une pratique qu’on retrouve associée aux trois « civilisations du Livre » : la chrétienté bien sûr car sans doute l’Empereur Constantin a-t-il protégé parmi les premiers enlumineurs de textes chrétiens aux bords du Bosphore, avant que ne se développe notamment l’enluminure byzantine, mais aussi l’islam, pensons aux enluminures mogholes en Inde, aux manuscrits enluminés de Pers… ou le judaïsme (cf. anc. synagogue de Doura Europos IIIe s.).

Le contexte historique, par rapport à la menace Viking, est-il réaliste ou fantaisiste ?

C’est une autre réussite de ce film : il a aussi bénéficié d’un effort notable en matière de vraisemblance historique. Alors que le monachisme chrétien avait trouvé un havre de paix aux marges atlantiques de l’Empire romain d’Occident en train de désagréger, trois siècles plus tard environ, les premiers raids scandinaves sur l’Irlande et l’Écosse s’attaquent en priorité aux monastères. On date traditionnellement le début des temps vikings en 793, avec le pillage par des Norvégiens du monastère écossais de Lindisfarne, célèbre à la manière de Iona et Kells pour ses Évangiles enluminés du VIIIe s. (un des autres chefs d’œuvre de l’art insulaire). C’est aussi un exemple pour montrer que des libertés ont été prises, bien sûr, par les auteurs : l’arrachage de la reliure couverte de pierres précieuses par les Vikings doit faire davantage référence à l’histoire du Livre de Lindisfarne qu’à celui de Kells. Le souvenir historique de la terreur viking, qui s’écoule du règne de Charlemagne jusqu’à l’an Mil, et qui est propre à l’Occident (en Europe orientale, les Varègues suédois ont laissé un souvenir de civilisateurs), est d’autant plus fort que les témoignages écrits qui nous sont parvenus de ces raids ont souvent été écrits par des religieux, or les monastères étaient des cibles privilégiées par les Scandinaves, car ce sont des lieux centralisant de nombreuses ressources, et loin d’être toujours défendus militairement.

Chaque fois que les vikings apparaissent dans le film, l’esthétique du film change.

Oui, pour le coup, c’est vrai qu’on pense y voir une référence certaine à l’enfer représenté dans des enluminures picturales. Mais il me semble que c’est rare d’en trouver dans les représentations du Haut Moyen Âge. Il est tout à fait compréhensible qu’ils se soient ici totalement affranchis des codes esthétiques médiévaux pour représenter ces incarnations du mal. En regardant plus attentivement certaines scènes d’attaque des Vikings, on voit surtout une représentation de l’aviation allemande durant la deuxième guerre mondiale ou bien des alliés sur l’Allemagne, lors du déclenchement du déluge de feu. D’une certaine manière, depuis 70 ans maintenant, pour représenter le mal, on peine à s’affranchir de cet horizon limite de l’époque de la seconde guerre mondiale. Une caractéristique que l’on retrouve donc dans ce film.

Face aux Vikings, l’Abbé Cellach tente de fortifier son monastère qui a une étonnante forme circulaire.

De ce qui reste aujourd’hui du monastère de Kells, on voit que l’iconographie du film y est largement fidèle, mais elle y ajoute plus de géométrisation et de symétries avec un clocher-refuge en son centre (qu’on trouve encore de nos jours dans certains sites comme Kilmacduagh ou Glendalough). J’ignore pourquoi le monastère a cette forme circulaire, peut-être pour représenter un microcosme sacré venant en opposition avec les masses ténébreuses, informes et inhumaines des agresseurs Vikings. On la retrouve tout au long du film, notamment dans la chambre de l’Abbé où l’on voit le plan du monastère mis en abîme sur le sol. Probablement faut-il y voir une forte symbolique celte. Les cercles et spirales possédaient une valeur spirituelle de premier ordre, on les retrouve dans de nombreux monastères en Irlande. La référence à ces anciens observatoires et lieux de culte celtiques qu’étaient les cromlechs est aussi évidente : la tour-refuge se dresse au centre, tel un gnomon, tel un vecteur entre le ciel et la terre.


Mise en abîme du plan du monastère dans la chambre de l’Abbé et la tour ronde de Kells
Provenance : Wikimedia.org

Un enlumineur était-il forcément moine ?

Non, pas toujours. Le copiste et aussi l’enlumineur sont des clercs, c’est à dire des lettrés, mais pas toujours des religieux. Au cours du Moyen Age occidental, copistes et peintres sont d’abords presque toujours des moines. Jusqu’au XIe s., la transmission des textes chrétiens ou païens en Occident est assuré à peu près uniquement au sein des scriptoria des monastères. Aux derniers temps de l’Antiquité romaine, le prototype du scriptorium est celui du monastère de Vivarium, fondé au milieu du VIe s. en Calabre, au temps de Justinien, par Cassiodore, dont le geste en quelque sorte fondateur marque la christianisation de la transmission de la culture savante en Occident. Mais au Moyen Âge classique, avec l’essor des universités, d’une littérature profane, ou encore de catégories professionnelles spécialisées développant leurs propres corpus de connaissances, on voit se développer, au XIIe s. et plus encore au XIIIe s., des ateliers laïcs et des boutiques de copies séculières. Dès l’époque du Livre de Kells, aux temps carolingiens, on trouve des exceptions à la « règle » monastique : le Sacramentaire de Drogon, conservé à la BnF, a ainsi été copié et enluminé au IXe s, non pas dans un scriptorium monastique, mais par un atelier d’artistes au service de l’évêque de Metz, fils de Charlemagne. A Paris par exemple, les spécialistes du livre manuscrit se rassemblent en bas de la rue St Jacques, dans le quartier St Séverin ; cela va de pair avec un mouvement de spécialisation, où on finit par distinguer rubricateurs, miniaturistes, enlumineurs ; et où s’associent d’autres arts comme la reliure, ou d’autres activités comme la vente en librairie.

Comment procédaient-ils pour réaliser et enluminer un manuscrit ?

On pourrait simplifier en distinguant deux étapes : le dessin et l’application de pigments. Les outils et les procédés utilisés ont été cependant fort divers. Dans les emplacements réservés par les copistes, les enlumineurs traçaient d’abord des esquisses de dessin, avant de les préciser à la plume et à l’encre. En cas de dorure, on utilise un enduit (colle de blanc d’œuf ou de poisson) pour la fixation des feuilles d’or, qu’on appose puis qu’on lisse à l’aide d’agates ou de dents de sangliers. On utilisait parfois des pattes de lièvres pour retirer les débords et débris de feuille d’or. Les couleurs de fond, dont il existe des centaines de recettes à partir de fleurs, de racines, de terres, de pierres, d’animaux, d’insectes, de coquillages… sont appliquées en principe une à une, en commençant par les plus pâles ; on laisse sécher entre chaque application, afin de laisser le parchemin travailler sinon il y aurait déformation sous l’effet de la détrempe car les pigments étant délayées dans l’eau : l’enluminure est une peinture à l’eau. Les couleurs sèches sont ensuite parfois rehaussées de blanc de céruse, substance très toxique dérivée du plomb et donnant consistance et corps aux couleurs. Parfois sont ajoutés des contours à l’encre et à la plume autour des aplats de couleurs. Les liants peuvent permettre d’obtenir différentes nuances. Pour la couleur bleue, on trouve trois sources minérales principales : l’oxyde de cobalt, l’azurite, et le lapis lapzuli venu d’Asie centrale. Fait exceptionnel au Haut Moyen Âge où on utilisait surtout des rouges, noirs, jaunes, la couleur bleue est quelque peu présente dans le Livre de Kells, qui dispose d’une très large palette de couleurs même si on n’a eu recours à aucune feuille d’or.

Retrouve-t-on ces caractéristiques dans le film d’animation ?

Le film mélange en réalité plusieurs styles différents. Il emprunte par exemple des codes typiques de l’animation pour ses personnages. Je ne suis pas assez familier des représentations, mais je ne crois vraiment pas que leur forme géométrique vienne des enluminures. On est ici dans un registre contemporain, avec ses anachronismes comme la présence de ce moine noir ou ce moine aux épaules carrées. On relèvera aussi ce moine berger, vraisemblablement une parodie de St Jean de Baptiste dans le désert avec son bâton. A plusieurs reprises, on est beaucoup plus proche de l’esprit esthétique d’auteurs contemporains de livres illustrés pour enfants que des enluminures.

Par contre, de nombreuses scènes utilisent beaucoup d’entrelacs, des symboles ternaires et des motifs réellement présents dans beaucoup de manuscrits. Lorsque Brendan rencontre Aisling, ils explorent ensemble la forêt comme s’il explorait les très riches pages des manuscrits enluminés. On retrouve même l’esprit artistique de l’époque médiévale où l’on prenait une large liberté vis à vis de la botanique. Du haut Moyen Âge jusqu’à l’époque romane, il y avait des représentations totalement fantastiques de la végétation. Ce n’est qu’à partir de la Renaissance que l’on a redécouvert la proportion et la perspective. A contrario, on remarque aussi dans le film que le monde végétal a largement inspiré l’art avec cette représentation de forêt cathédrale par exemple. C’est un beau symbole, la forêt comme temple : il y a cette ambivalence entre les aspects sombres de la forêt, près de la demeure de Crom Cruach, où on voit d’immenses statues-idoles de pierre à l’abandon ; et d’autre part Aisling, qui représente une continuité spirituelle dans le rapport à la nature.

Merci Jean-Marie. En guise de conclusion, aurais-tu un dernier mot sur Brendan et le secret de Kells à l’attention des lecteurs ?

Précipitez-vous sur ce film, enfants (même si certaines scènes sont assez dures) comme adultes : c’est un régal pour les yeux et pour l’imaginaire. J’aimerais aussi avoir un mot à l’attention des réalisateurs. Ce serait fabuleux qu’ils continuent à mettre leur talent en mettant en animation et en réinterprétant d’autres monuments fondateurs ; je pense par exemple à la légende des Nibelungen, dont l’artiste viennois Carl Otto Czeschka a laissé de magnifiques illustrations au début du XXe s…

Remerciements : à Jean-Marie Feurtet pour sa patience envers mon organisation un peu chaotique de cette première petite rencontre, sa bonne humeur et son intérêt communicatif pour le film ; et à Hélène Lorblanchet, directrice de la Bibliothèque interuniversitaire de Médecine de Montpellier, pour nous avoir accueilli, ainsi que Pascaline Todeschini, responsable du fonds patrimonial, pour m’avoir permis d’utiliser quelques unes des enluminures et photographies de la bibliothèque pour illustrer cet article.

2 août 2015 à 7 h 55 par Olikos

Posté dans Blog, Les Petites Rencontres

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