Des bulles à l’écran : les héros prennent vie ! (Rencontre avec Numa Sadoul)

1 février 2016 à 9 h 00 par Olikos

Les Petites Rencontres, c’est explorer l’animation sous un angle inédit. Je vous propose ainsi d’aller à la rencontre de personnes qui sont simplement passionnées ou bien spécialisées dans un domaine, un métier ou une discipline. Dans quel but ? Qu’elles nous apportent leur expertise autour de leur passion ou de leur activité qui est retranscrite par les studios d’animation ! Pour cette troisième rencontre, j’ai proposé à Numa Sadoul de confronter son amour pour la bande dessinée avec leur adaptation au format long métrage à l’écran.

Bonjour Numa, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis auteur, comédien et metteur en scène de théâtre et d’opéra. Depuis quarante cinq ans, j’ai monté de nombreux spectacles dont le dernier en date que j’ai dirigé était la pièce Ondine, le classique de Jean Giraudoux, interprété par une troupe d’adolescents issus de l’atelier théâtre dont je m’occupe depuis 2000, Les Enfants Terribles.

J’ai également publié une trentaine de livres, notamment des entretiens avec les grands auteurs de la bande dessinée, comme Tintin et moi : Entretiens avec Hergé (Casterman 1975), Et Franquin créa la gaffe (Distri BD/Schlirf 1986), ou encore Astérix et compagnie. Entretiens avec Uderzo (Hachette – 2001), jusqu’aux dessinateurs de presse (Les Dessinateurs de presse : entretiens avec Cabu, Charb, Kroll, Luz, Pétillon, Siné, Willem et Wolinski, Glenat 2014).

Comment est née ta passion pour la bande dessinée ?

J’ai littéralement appris à lire dans les bandes dessinées, plus précisément avec Tintin au Congo et Tintin en Amérique dans leurs rééditions en couleur, que ma mère me faisait découvrir pour m’endormir lorsque j’avais trois ans, puis avec tous les autres albums de Tintin. Ma préférence va aujourd’hui à Tintin et le Lotus bleu, pour la somptuosité des images et la profondeur du message.

Très vite, je me suis passionné pour Tintin et ses potes, Spirou et les siens, Johan et Pirlouit, Bob et Bobette, Mickey et son monde… Mais j’ai surtout parcouru le monde de la bande dessinée dans les années 1970 et 1980. J’y ai connu – et interviewé – à peu près tout le monde à l’époque. Ceux qui m’ont le plus marqué sont évidemment ceux avec qui j’ai fait un livre : Hergé, Gotlib, Franquin, Giraud/Moebius, Tardi, Vuillemin, Uderzo…

T’intéresses-tu de près ou de loin aux longs métrages d’animation, adaptés de bandes dessinées ?

De loin, on va dire. Mon premier souvenir sur ce type d’adaptation ne porte d’ailleurs pas sur l’animation. J’hésite d’ailleurs à dire si c’était Tintin et le mystère de la Toison d’Or (1961), première aventure originale de Tintin avec Jean Pierre Talbot dans le rôle titre, ou Barbarella (1968), le film de science-fiction franco-italien adapté de la bande de dessinée du même nom de Jean-Claude Forest.

En matière d’animation, je n’ai certainement pas tout vu, j’en connais donc assez peu. À l’exception de tous les films produits par Walt Disney vus et revus depuis l’enfance, je ne connais que quelques adaptations de bandes dessinées portées à l’écran. De mémoire, je pense à Akira, les oeuvres d’Hayao Miyazaki et quelques autres pointures du manga japonais, sans oublier bien sûr les adaptations au cinéma d’Astérix. Mais il y a aussi les courts-métrages géniaux de Tex Avery, ou encore la série télévisée Les Simpson que j’apprécie tout autant !

Qu’as-tu ressenti en voyant ces personnages de « papier » bouger pour la première fois ?

La même émotion qu’en les lisant dans les BD, ni plus, ni moins. Peut-être parce que j’ai vu ces versions animées des personnages en même temps que je découvrais leurs albums, à trois et quatre ans. Le passage de l’un à l’autre s’imposait à moi tout naturellement. Il m’arrivait même de faire l’inverse, en visionnant par exemple les courts métrages Disney avant de lire leurs histoires sur papier.

Qu’en est-il de leurs voix ? Les trouvais-tu conformes ou éloignées de ce que tu avais imaginé ?

J’ai accepté d’emblée toutes les voix que j’ai entendues, parce que je n’avais RIEN imaginé à la lecture.

As-tu une préférence entre une adaptation en long-métrage en animation traditionnelle 2D, en animation 3D assistée par ordinateur, ou en film mélangeant comédiens et effets numériques ?

J’apprécie tout, je prends autant de plaisir à me laisser éblouir par ces trois méthodes, à condition que cela me paraisse bien fait. Par exemple, les films Tintin produit en 2D par Belvision à l’époque et la récente version en motion capture produite par Steven Spielberg me conviennent tout autant.

Même chose pour les productions des studios Pixar, Dreamworks et autres, qui me plaisent sans pour autant effacer la vision des films produits par Don Bluth, Michel Ocelot ou par le studio Warner avec ses Looney Tunes. J’ai de l’affection pour les deux films Tintin avec acteurs, mais aussi pour Tim Burton ou Sylvain Chomet. Il m’est donc tout aussi facile de revoir un vieux Popeye produit par les frères Fleisher, passer à Shrek et revenir à Valse avec Bachir


Comparatif d’une case de l’album avec le film
Les archives Tintin : Le temple du soleil (©Hergé/Moulinsart 2011)
Tintin et le Temple du Soleil (©Belvision/Dargaud Films 1969)

Si tu veux bien, on va s’attarder sur quelques personnages emblématiques et sur leurs adaptations cinématographiques. Commençons par Tintin et le temple du soleil de 1969. Que peux-tu m’en dire ?

Hergé avait eu la chance d’être le premier auteur Belge à voir son œuvre adaptée dans ce qui était alors aussi le premier long métrage d’animation Belge en 1947, Tintin et le crabe aux pinces d’or. Malheureusement le résultat final, présentant des marionnettes animés image par image, l’avait quelque peu chagriné. D’autant plus que ce film ne fut projeté qu’une unique fois puisqu’il fut saisi dès le lendemain de la projection par la justice suite à la banqueroute de Wilfried Bouchery. Il tenta d’ailleurs de soumettre Tintin à Walt Disney qui, peu intéressé par le personnage, lui répondit que le planning de son studio était bouclé pour la décennie à venir.

Après une adaptation concluante à la télévision dans Les aventures de Tintin, d’après Hergé sous la supervision de Belvision entre 1959 et 1964, puis le téléfilm L’affaire Tournesol, c’est donc naturellement Belvision qui fut choisi pour porter la première grande aventure animée de Tintin à l’écran, à partir du diptyque Les sept boules de cristal et Le temple du soleil. Michel Greg, à l’époque rédacteur en chef du journal Tintin, effectua de nombreuses corrections (en condensant les évènements de Les sept boules de cristal notamment) et quelques ajouts (la fille de l’Inca et des chansons) par rapport au scénario original de Hergé. On notera d’ailleurs qu’un personnage, qui lui ressemble fortement, introduit l’histoire de ce film.

Qu’en est-il du second long métrage, Tintin et le lac aux requins, sorti en 1972 ?

Contrairement au précédent, Tintin et le lac au requins est basé sur un scénario entièrement original écrit par Greg. Le résultat est plutôt pas mal, puisqu’il fait intervenir tous les personnages sans les dénaturer, dont la Castafiore et l’antagoniste Rastapopoulos. Notons que c’est dans ce long métrage que le professeur Tournesol fait encore une fois preuve d’anticipation, après avoir voyagé sur la Lune, puisqu’il invente rien de moins que le prototype de nos imprimantes 3D actuelles !

Tintin a également eu l’honneur d’être incarné deux fois au cinéma par Jean-Pierre Talbot. Là encore, les scénarios semblent s’éloigner des histoires d’Hergé ?

Oui, Le Mystère de la Toison d’Or et Les Oranges bleues, c’étaient des histoires originales scénarisées par André Barret et Rémo Forlani. Sur le moment, j’ai trouvé ça un peu ringard. Avec le recul, ces films, de par leur naïveté et leur sincérité, ont gardé pas mal de charme. En partie grâce aux capitaines Haddock pittoresques de Georges Wilson et Jean Bouise. Et Jean-Pierre Talbot reste une incarnation IDÉALE de Tintin.

Après une promesse faite à Hergé 25 ans plus tôt, Steven Spielberg a finalement produit sa propre adaptation à l’écran avec Le Secret de La Licorne en 2011. Est-ce que ce film est fidèle au travail d’Hergé ?

Le film est fidèle à l’ESPRIT du travail d’Hergé, mais il s’en écarte sur la forme en y ajoutant du punch, un rythme fou et une vocation à toucher les jeunes générations habitués aux jeux vidéo. Personnellement, j’ai aimé ce film. Je trouve qu’il fallait bousculer le mythe, le trahir un peu, pour ainsi pouvoir lui redonner de la modernité.


Comparatif d’une case de l’album avec le film
Astérix le gaulois (©Goscinny-Uderzo/Hachette 1999)
Astérix le gaulois (©Belvision/Dargaud Films 1967)

Il a été son concurrent à l’époque, Astérix a lui aussi eu plusieurs fois les honneurs du grand écran. La première fois dans Astérix le Gaulois, adapté de l’album du même nom en 1967. Ce film aurait pourtant été réalisé à l’insu de René Goscinny et Albert Uderzo ?

Les créateurs d’Astérix n’ont découvert l’existence du film que lors d’une projection privée. Ce projet a été monté et finalisé, sans les prévenir, par Georges Dargaud, leur éditeur, et Raymond Leblanc, le président des studios Belvision et des éditions du Lombard. Deux autres albums ont également été adaptés en même temps : La Serpe d’or et Le Combat des chefs. Choqués par le résultat, et peut-être aussi par le procédé, Goscinny et Uderzo ont exigé la destruction immédiate des deux autres films, dont le premier était pourtant quasiment achevé, et imposé d’être partie prenante dans l’élaboration du long-métrage suivant, Astérix et Cléopâtre. Ils ont bien fait, je trouve, au vu du résultat mémorable de ce second volet.

En 1976, Astérix vit à son tour sa première aventure totalement originale et la seule à ce jour : Les douze travaux d’Astérix. Retrouve-t-on les ingrédients de la potion magique gauloise ?

Oui, car c’est le second – et dernier – film contrôlé par ses créateurs, le seul avec leurs studios Idéfix et le premier construit sur un scénario original de René Goscinny et Pierre Tchernia. Les douze travaux d’Astérix est vraiment pas mal car il conserve l’esprit de la série, l’aventure et l’humour, et un bon rythme pour le cinéma. Succès aidant, l’adaptation en album a rapidement suivi.

Astérix n’échappe pas non plus à l’incarnation en chair et en os, à quatre reprises à ce jour, dans des films de conception assez divergentes. Ces films sont-ils proches ou éloignés de l’esprit Astérix ?

Cela dépend par qui c’est dirigé. Le premier Astérix et Obélix contre César, réalisé par Claude Zidi, oubliait d’être drôle. Il aura fallu l’implication d’Alain Chabat pour que l’esprit original soit retrouvé dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, un esprit que l’on entrevoit aussi dans le film d’animation Le domaine des Dieux d’Alexandre Astier. Et puis, Gérard Depardieu en Obélix, ceci à quatre reprise, c’est historique !

En 2014 dans Le domaine des dieux, notre héros a été pour la première fois animé en 3D. Mais contrairement à Le secret de La Licorne réalisé en Amérique, celui-ci est resté une production francophone. Pourtant, le film ne respecte pas non plus fidèlement l’album dont il s’inspire ?

À sa façon, il le respecte. Il y a aussi un peu, là-dedans, de l’hommage d’un fan à un de ses maîtres. Le film se partage en deux parties. La première partie suit assez fidèlement les péripéties de l’album. Dans la seconde, le scénariste Astier se laisse aller, avec son talent habituel, et instille des gags à la Kaamelott, tout en récupérant çà et là des idées de Goscinny. Le résultat a été assez controversé ; on a souvent trouvé le film trop sage et assez mollasson. Mais selon l’avis d’Albert Uderzo, c’est le meilleur de toute la série. En tout cas, réentendre la voix de Roger Carel, à 87 ans, dans le petit Gaulois est un bonheur. Surtout quand on sait qu’il s’agit de son dernier doublage avant sa retraite, lui qui a été l’unique incarnation vocale d’Asterix depuis ses origines !


Comparatif d’une case de l’album avec le film
Johan et Pirlouit 9 : La flûte à six schtroumpfs (©Peyo/Dupuis 1960)
La flûte à six schtroumpfs (©Belvision 1976)

Un petit mot autour des célèbres schtroumpfs ?

Les schtroumpfs ont connu une carrière assez prolifique, notamment grâce à la série télévisée de 1983 produite par Hanna-Barbera, surveillée de près par Peyo qui, en tant qu’homme d’affaire avisé, avait son mot à dire sur tout ce qui concernait ses œuvres. La Flûte à six schtroumpfs est cependant l’unique long métrage d’animation qui met en scène les schtroumpfs.

A l’origine, ils n’étaient pourtant que des personnages secondaires d’une grande aventure de Johan et Pirlouit parue en 1960. Mais entre 1960 et 1975, les schtroumpfs avaient considérablement gagné en popularité, ils vivaient leurs propres aventures. Ce long métrage tient donc compte de ce changement de notoriété en leur accordant une plus grande place dans le scénario et surfe sur le succès de ces petites créatures bleus. Ces êtres ont pris une telle envergure grâce aux lecteurs qu’ils en ont éclipsé, et tué, les héros de la série d’origine ! Personnellement, je ne suis donc pas fan de ce film.

Concernant les deux films américains réalisés en 2011 et 2013 par Raja Gosnell, je n’ai aucun avis car je ne les ai pas vus et ne souhaite pas non plus les découvrir.

Pour conclure, quel est finalement pour toi la meilleure des approches pour adapter une bande dessinée à l’écran ?

Je n’ai pas la prétention de donner une leçon aux gens qui font ces films. Et je ne crois pas qu’il existe une seule approche efficace. Le dessin animé traditionnel a produit de bons Astérix, le film avec acteurs a donné à voir des Tintin intéressants, le film 3D n’en est qu’aux prémisses de son épanouissement, surtout avec le relief en prime, mais le Tintin de Spielberg, et bientôt celui de Jackson, entrouvrent des horizons prometteurs.

Un très grand merci à Numa Sadoul pour avoir accepté de se prêter à ce jeu de questions-réponses !

Posté dans Blog, Les Petites Rencontres

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